Spécialisée en droit des étrangers, l’avocate Selma Benkhelifa s’est notamment illustrée dans la défense de grévistes de la faim afghans, kurdes ou iraniens. Elle a reçu les honneurs du prix Kirschen du Barreau de Bruxelles (2004) et est membre du Progress Lawyers Network. Sans avoir commis de délit, Me Benkhelifa a été emprisonnée mardi avec 158 Afghans. Pour FDC, elle revient sur son arrestation, les violences policières, l’incohérence de la politique d’asile et « le cas Vandersmissen ».
Femmesdechambre.be : Comment avez-vous vécu ce 22 octobre, journée marquée par des violences policières et 170 arrestations dont la vôtre ?
Selma Benkhelifa : Tout a commencé à 10h00. Le Commissariat Général aux réfugiés et Apatrides (CGRA) et l’Office des Etrangers (OE) étaient interrogés par la Commission de l’intérieur de la Chambre. Le Ciré, le Vluchtelingenwerk et la Ligue des droits de l’homme étaient aussi entendus. L’échange portait sur la question des Afghans et le cas d’Aref, ce jeune Afghan, demandeur d’asile en Belgique, qui est mort après avoir été expulsé vers l’Afghanistan … La question centrale était : quid ? On parle de « retours volontaires », d’expulsions, mais le cas d’Aref a tragiquement démontré qu’il y a un véritable danger à renvoyer ces personnes dans ce pays.
Le CGRA et l’OE étaient interpellés par les associations mais également par des parlementaires du CDH, du PS, etc. Même le parlementaire de la N-Va voulait des explications. Mais ils n’ont rien expliqué du tout ! Ils nous ont fait un festival de langue de bois sans aucune réponse à la question essentielle. Puisqu’il y avait interrogation sur leur situation au Parlement fédéral, les Afghans étaient présents et manifestaient en bord de « zone neutre » (à proximité du Parlement, ndlr) … Vers 13h, je suis sortie et j’ai rejoint les manifestants dont plusieurs commençaient à retourner vers la rue du Trône où ils logent dans un bâtiment désaffecté. Arrivés au métro Arts-loi, ils reçoivent le message suivant : « profitant de votre absence, la police est venue pour déloger les familles restées à la rue du Trône ; toutes vos affaires ont été jetées dans la rue ; il n’y a plus personne là-bas ! »
FDC : A cet instant, les Afghans sont donc à la rue et n’ont nulle part où aller ?
S.B. : Oui. Sur le coup, choqués et ne pouvant plus retrouver leur logement, ils décident de faire un sit-in. Pas pour organiser une nouvelle manif’ mais pour réfléchir à ce qu’ils vont faire ! La police leur dit de dégager ; certains répondent : « On ne sait pas où aller : on va dormir ici ! ». On avait réellement affaire à des gens désespérés et ne sachant plus quoi faire. Une demi-heure passe et la tension monte. J’ai vu arriver de nouveaux policiers avec des grands boucliers, des chiens sans muselière, etc. J’ai commencé à dire aux gens qu’il fallait absolument partir ; que ça allait mal tourner … Au moment où les Afghans se levaient, les policiers armés de boucliers les ont encerclés. Les gens étaient bloqués par un « cercle de boucliers » qui les poussaient de toutes parts. D’autres policiers sortaient les femmes du cercle en les tirant par les cheveux de toutes leurs forces. Ils ont même éjecté une poussette avec un enfant dedans… Ils ont fait des choses totalement aberrantes ! A proximité, il y avait un vieux monsieur belge sur le trottoir : il a été balayé et jeté à terre ! Puis les policiers l’ont relevé et l’ont placé de force à l’intérieur du cercle d’Afghans … Cette personne âgée, apparemment flamande, protestait et criait en néerlandais, mais les policiers ne voulaient rien entendre !
FDC : Que décidez-vous de faire à ce moment-là ?
S.B : Après ces terribles scènes, j’ai vu un homme étendu par terre et qui saignait beaucoup à la tête : je me suis dirigée vers lui. Il était en état de choc et gigotait. Je n’ai pas vu ce qu’il lui était arrivé, mais il avait visiblement reçu un violent coup de matraque à l’arrière du crâne. Je me suis agenouillée à ses côtés ; je lui ai parlé pour qu’il se calme, ne bouge pas et ne perde pas connaissance. Un policier s’est agenouillé en face de moi, près du jeune homme. On attendait les secours. Soudain, un autre pandore m’a tirée par le bras en criant : « Toi, tu dégages ! ». Son collègue lui a dit : « Arrête ! Laisse-là tranquille ! Elle nous aide ; elle le calme ». Quelques minutes plus tard, on est venu me dire que Samir était arrêté. Petite parenthèse : Samir Hamrad est le porte-parole des Afghans et mon compagnon. Je le répète parce que Maggie de Blok (Secrétaire d’Etat à l’Asile et à l’Immigration, ndlr) sort cela comme si c’était un scoop (rire). Ce n’est pas du tout le cas ; c’est largement connu ; on a des enfants ensemble, bref … Je vois la fin de l’arrestation de Samir qui est assez violente mais décide de ne pas m’en mêler. D’une part, je ne peux rien y faire et, d’autre part, je veux éviter qu’ils disent après : « Regardez, elle est intervenue pour son mari comme une hystérique ». Je suis donc restée à côté du jeune homme blessé.
[…]
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