Cher Bernard-Henry Lévy,
J’ai lu ta chronique de lundi matin sur ton blog et je dois avouer que tu m’as bien fait rire.
Alors en retour, j’avais envie, comme toi, de continuer à faire rire les gens en décryptant certaines de tes vannes. Car tu possèdes un humour assez élitiste et, parfois même, il t’arrive de te fourvoyer dans certaines fausses affirmations, ou de te noyer dans certaines contradictions, rendant par là même assez complexe le sens de ta chute.

Par exemple, dans ton billet, tu commences, affirmatif, par bien nous préciser qu’il n’existe aucun doute sur l’origine de l’émission des gaz, à moins bien sûr d’être un révisionniste (c’est bien le mot que tu emploies, assez chargé de sens pour qu’on en prenne directement la mesure). Et de te cacher derrière les principaux observateurs. Observateurs qui observent des rapports de faits eux même observés de loin. Mais observateurs qui ont accès aux médias, donc absolument crédibles selon toi, à moins d’être positionnés par tes soins dans la case « rouge-brun ». Il est d’ailleurs assez intéressant de remarquer que c’est justement dans cette case que tu dois ranger Carla Del Ponte ou Ayssar Midani, elles qui osent se permettre de qualifier ton postulat de départ de mensonge éhonté, mais qui n’ont pas accès à la même audience que d’autres observateurs.


Tu frappes fort ! Dès l’entrée. Oser contredire ta première sentence, c’est être révisionniste. L’ambiance est posée.

Et tu enchaînes, direct. Si la première vague n’avait pas suffit, la deuxième lame te met à terre. Je te cite : « Pas de question non plus sur la nécessité d’une riposte : la morale l’exige… » Et paf ! Le nez dans le sable. Révisionniste, rouge-brun et immoral en plus…

Mais de quelle morale parles-tu ? Parce que, de toi à moi, c’est de TA morale que tu parles. Celle du droit d’ingérence auquel tu es fort attaché. Celle permettant aux Etats-Unis de relancer leur économie moribonde par une bonne guerre de plus, préméditée depuis le milieu des années 1990 dans un plan bien décrit par le général 4 étoiles Wesley Clark.


Wesley Clark: raisons de la guerre en Syrie

Parce que ma morale à moi, celle donnant aux peuples le droit de disposer d’eux même ; celle exprimée par le Général De Gaulle en pleine guerre du Viet-Nâm à Phnom-Penh lorsqu’il fustigeait déjà l’ingérence des Etats Unis ; cette morale là, valeur fondatrice de cette république dans laquelle tu vis, permettrait de laisser un vaste droit d’audience au peuple syrien d’abord. Je ne parle pas des quelques djihadistes financés par le Qatar et entraînés et fournis en matériel par la France et la Grande Bretagne. Non. Je parle des civils, ceux qui vivent au quotidien en Syrie. Ceux pour qui l’on décide l’avenir à leur place en Occident. Ceux qui pensent que Bachar El-Assad n’est certes pas le meilleur dirigeant, mais un moindre mal par rapport aux rebelles. Quelle norme imposerait que l’avis d’un « observateur » fut plus important que celui d’un homme ou d’une femme vivant la situation sur place ? Combien vaut un observateur selon toi ? 10, 100, 1 000 000 de Syriens ?

Et puis tu joues de rhétorique nous expliquant que les Etats-Unis perdraient de leur crédibilité s’ils n’attaquaient pas. Et de poursuivre sur la vieille ficelle de la peur. Si l’Iran, la Corée du Nord, etc, n’ont plus peur des Etats-Unis, alors, c’est la fin du monde…

Méfies toi Bernard, la corde est vraiment grosse et bien usée. J’ai peur que ce type de blague ne fonctionne plus vraiment et que ton show finisse en bide.

Pour finir de nous étouffer, le sable nous entrant dans les narines, tu nous parles de légitimité, d’urgence. La même que celle vendue pour l’Irak. Tu me diras, il y a une certaine cohérence. En 2003, pour déclencher la guerre, Colin Powell nous avait montré une fiole d’urine. En 2013, il aura suffit de lâcher un gaz. Et tant pis pour les conséquences, il faut isoler l’Iran, coûte que coûte. Je ne sais pas plus que quiconque ici qui a vraiment commis ce massacre, mais je me dis que si Bachar El-Assad avait voulu gazer son peuple, il aurait commencé par les rebelles, pas par les civils, et il aurait surtout fait plus de morts depuis bien longtemps.

Non, ça ne sent pas bon ton histoire. Ça manque de vraisemblance. J’ai bien peur que le spectateur ne décroche.

 A l’exception, justement, de cette Syrie si malfamée mais qui, aux yeux de l’ex-kagébiste Poutine, doit probablement incarner le dernier vestige de cette splendeur passée.

En plus, tout ça pour ça pour nous dire que Poutine est un « Popeye bodybuildé », et que ses alliés défendant la même ligne sont des « Etats voyous ».  Alors que nous, démocraties occidentales, parangons de la morale, dignes par excellence, pouvons allègrement détourner et fouiller sans autre forme de procès l’avion d’un chef d’état dans l’exercice de ses fonctions sans nous soucier outre mesure d’une quelconque forme d’immunité diplomatique…

Franchement, qui sont les voyous ?

Le symbole de la justice n’est il pas la balance ? Et pour qu’une balance fonctionne, il faut un poids et un contre poids. Sinon, pas de justice. Et pas de justice, pas de paix.

Il est toujours amusant de constater, depuis la nuit des temps, que la guerre n’est jamais aussi bien utilisée qu’en justificatif de la paix. Oh bien sûr, si l’on était un peu cynique, on pourrait bien trouver au moins un avantage aux guerres ; la relance de l’économie, et par voies de faits, de la consommation par exemple. Mais sûrement pas la paix. Laisse moi vivre tranquille dans mon coin, sans m’abrutir de ta morale, et tu verras, je ne te vomirai pas dessus. Nous serons alors en paix l’un et l’autre…

Je passe volontairement ton instruction à charge contre la Russie. D’ailleurs, pour ton spectacle, je te conseille même d’aller directement au but. Ton introduction va te faire perdre trop de public. Si tu veux descendre Poutine, alors attaque directement, ce n’est pas la peine de passer par la Syrie. En plus, c’est une cible facile. Il a dit et fait quasiment autant d’erreurs que Bush ou Obama. Parce que là, ça rallonge ton sketch, et on n’a plus envie d’écouter la fin.

Juste une petite chose quand même, ta chute est bien trouvée. Se servir du mot doux de Mao Zedong à l’attention des Etats-Unis « Tigre de papier » pour le retourner contre la Russie, c’est pas mal. Bon, ceci dit, la dernière fois que la majorité des Français ont entendu cette expression, c’était dans les bouches de Jacques Brel et Charles Denner , dans « l’aventure, c’est l’aventure ». Pas sûr qu’Ernesto colle bien avec Poutine…

Quant à l’apocalypse, ça fait 2000 ans qu’on nous la ressasse. Et bien des gens sont morts et mourront encore sans jamais l’avoir vécue.

Winston Smith

 

P.S. : Je me suis permis de te tutoyer durant cette courte lettre, parce que, tu es tellement partout tout le temps que, finalement, j’ai l’impression qu’on est intime tous les deux. Et dans l’absolu, ça ne me dérange pas de te voir ainsi. Tu me fais bien souvent plus rire que la plupart des humoristes français. Mais, s’il te plait, arrête de vouloir nous imposer ton point de vue.

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