Alors que France 5 vient de diffuser mardi 5 février 2013 un documentaire particulièrement anxiogène intitulé « Les Obsédés du Complot », premier d’une série sur les « Réseaux de l’extrême », je me demande qui a encore peur des complotistes ? En effet, Caroline Fourest, l’auteur du documentaire su-cité, ne ménage pas sa peine pour susciter l’inquiétude vis-à-vis des théories du complot et de ceux qui les répandent, notamment sur Internet. La journaliste n’hésite pas à se mettre elle-même en scène afin de rajouter un côté dramatique ; malheureusement pour elle, cela rajoute plutôt un côté comique…
Qu’est-ce qu’un complotiste ? D’après l’Académie Française, ce mot n’existe pas dans notre langue. Il est pourtant régulièrement utilisé depuis une dizaine d’année, et il a même un synonyme : conspirationniste. Ce mot vient d’ailleurs de faire son entrée dans l’édition 2012 du Petit Larousse, ce qui n’a pas manqué de réjouir Rudy Reichstadt, auteur du site Conspiracy Watch, qui a immédiatement relayé sa définition : « Se dit de quelqu’un qui se persuade et veut persuader autrui que les détenteurs du pouvoir (politique ou autre) pratiquent la conspiration du silence pour cacher des vérités ou contrôler les consciences ». On peut remarquer que cette définition est assez vague : un complotiste voit-il des conspirations partout, ou sur certains sujets en particulier ? Elle jette également un flou, car personne (ou presque) ne prétend qu’il n’y ait jamais eu de complot ourdi par des détenteurs du pouvoir, afin de cacher certaines vérités. Même pour Caroline et pour Rudy, « des complots, ça existe ».
Arrêtons-nous un peu sur l’argumentation de Rudy Reichstadt, car le documentaire de Caroline Fourest en est imprégné : on retrouve l’essentiel de ce qu’elle y développe dans les propos tenus par M. Reichstadt, lors de la conférence « Décrypter les rhétoriques de la conspiration » organisée le 23 septembre 2012 par La Règle du Jeu, et animée par Raphaël Haddad.
(05’09)
Rudy Reichstadt : « On voit qu’on est à un tournant dans la réflexion sur les théories du complot et du conspirationnisme puisqu’auparavant, ce mot n’était pas inscrit dans le dictionnaire. On est à un tournant parce que précisément, on assiste depuis une dizaine d’années à une massification, un essor très clair du phénomène qui est directement lié à l’essor d’Internet, qui sert un peu de caisse de résonance, très souvent, à ces théories du complot. Alors, le conspirationnisme, je l’appréhende personnellement comme une attitude consistant à substituer abusivement à l’explication communément admise de certains phénomènes sociaux ou événements historiques (événement marquant) un récit alternatif qui postule l’existence d’une conspiration. Pourquoi s’agit-il d’une substitution abusive ? Parce que le récit en question (la théorie du complot) s’affranchit des règles élémentaires de la production d’information, du raisonnement scientifique, notamment en écartant les éléments qui pourraient le contredire. »
Ce qui est amusant, c’est que ce sont justement très souvent les témoignages de scientifiques, qui avaient eux-mêmes des doutes sur la version officielle, qui ont amené la plupart des internautes dits « complotistes » à se poser des questions. Ce qui devient carrément comique, c’est que les anti-complotistes sont justement souvent les premiers à écarter les éléments qui pourraient contredire la version officielle… Dans la suite de la vidéo, Rudy Reichstadt amalgame clairement la mouvance complotiste à la mouvance négationniste. Les connaisseurs apprécieront le degré de fantaisie de cette affirmation ! Puis, à la 39ème minute, il tente de se victimiser.
(39’12)
Rudy Reichstadt : « Quand on entreprend, ce que j’essaie de faire, de critiquer ces choses-là, les théories du complot, et bien on est à 1 contre 100, quoi, on a en face de soi des milliers de personnes assez agressives et qui n’aiment pas du tout qu’on leur rappelle que leur démarche est viciée »
Alors que les tenants de la version officielle ont pignon sur rue dans les médias dominants (télé, radio, presse) et que ceux qui tentent de remettre en cause cette version y sont systématiquement discrédités, Rudy Reichstadt voudrait se plaindre que sur Internet, le rapport de force soit inverse…. Et oui ! L’information y est beaucoup moins contrôlée, les différentes opinions peuvent librement s’exprimer et être largement diffusées. Et cela semble lui poser quelques problèmes.
(53’23)
« Évidemment que l’Histoire (on parlait de Jules César) est faite de complots, de manipulations, qui ne fonctionnent pas d’ailleurs toujours, qui échouent aussi beaucoup. Elle est faite aussi de mythes, elle est faite de fantasme, de croyances, qui pousse parfois les hommes à agir, qui pousse parfois les hommes à tuer aussi, et c’est en cela qu’il y a des théories du complot qui peuvent être meurtrières, c’est assez clair, on est tous d’accord là-dessus, alors évidemment que la frontière est fine. Alors comment distinguer une méfiance légitime d’une méfiance paranoïaque ? C’est la question. Alors même les paranoïaques ont des ennemis, oui, et les paranoïaques schizophrènes ils en ont deux fois plus, aussi (rires). Comment faire la différence ? Je crois que c’est une question de méthode. Toujours se poser la question évidemment de la vraisemblance de ce qu’on me propose. Ce récit conspiratoire, c’est-à-dire qui développe, contient, présente le discours d’une conspiration est-il vraisemblable ou pas. Et là il faut s’interroger, il faut le questionner. »
Raphaël Haddad (notant le raisonnement en circuit fermé) : « Et là, ouai mais, là-dessus… Parce que ce qu’on a entendu quand-même, avec Loïc Nicolas et Aurélie Ledoux, c’est que la place de la vraisemblance du fait tient une place centrale dans le discours complotiste. Donc la vraisemblabilité de l’évidence, c’est un terrain sur lequel il est difficile de se faire une opinion. C’est justement là-dessus que le discours conspirationiste fonctionne. »
Rudy Reichstadt (insistant) : « Oui, d’accord, mais je vais vous donner un exemple : on est en 2012, les attentats du 11 septembre, c’était il y a 11 ans, est-il vraisemblable que 11 ans après, si complot américain il y a eu, puisque c’est ça, la thèse complotiste en vigueur et qui fait beaucoup d’adeptes, est-il vraisemblable que personne n’est parlé ? Un complot d’une telle ampleur et qui suppose la participation de dizaines voir de centaines de personnes, des scientifiques qui ont validé ensuite l’explication de l’effondrement des tours, etc. Est-ce qu’il est vraisemblable que tous ces gens-là, collectivement, nous cache, cache au monde la vérité ? Moi, ça ne me paraît pas vraisemblable. »
Là, on atteint des sommets ! Le même M. Reichstadt ne s’est apparemment jamais posé la question de la vraisemblance de la V.O.. Car celle-même n’est rien de moins qu’une théorie du complot stricto sensu, complot qui serait ourdi par un certain Ben Laden et qui aurait été exécuté par une vingtaine de ses sbires… D’ailleurs, on peut légitimement objecter que les critères de vraisemblance sont tout sauf des critères scientifiques ou factuels, qui auraient pu être utiles afin d’évaluer la véracité de telle ou telle théorie du complot ! Ce qui est vraisemblable pour moi ne l’est pas forcément pour vous. Bref, M. Reichstadt fait du verbiage…
« Le deuxième critère, il me semble, c’est celui de la source. D’où ça vient ? Quand on est face à une théorie du complot, on peut se demander qui l’a émise, qui l’a produite, et là, […] on retombe à peu près systématiquement sur les mêmes personnes, la même mouvance, dont on voit qu’elle suit un agenda politique »
De pire en pire ! On ne devrait plus évaluer la véracité et l’importance de l’argument invoqué, mais plutôt évaluer la couleur politique (réelle ou supposée) de la personne qui porte le message ? On croit rêver… Ou plutôt cauchemarder. Car c’est la porte ouverte à tous les procès d’intention, les calomnies, les campagnes de rumeur et de discrédit, ce dont justement se plaignent tous les journalistes comme Thierry Meyssan ou Michel Collon.
Et c’est d’ailleurs là où le bât blesse : ce qui leur semble évident ne l’est pas du tout pour nous. Car, par nature, les complots se faisant dans le secret, les déceler est plutôt difficile pour l’historien ou le journaliste, et les prouver l’est plus encore… Mais pas toujours ! L’histoire récente regorge de ces complots mal préparés, qui ont finalement assez vite transpiré. Il suffit d’étudier les raisons invoquées pour les quelques guerres américano-otaniennes de ces dernières années : bébés dans les couveuses (1ère guerre d’Irak), armes de destruction massive et liens avec Al Qaïda (2ème guerre d’Irak), massacre aérien (guerre de Libye), etc. En soit, invoquer un mensonge pour déclencher une guerre relève déjà du complot.
Pour reprendre les termes de Frédéric Lordon sur le blog du Monde Diplo, « il faudrait sans doute commencer par dire des complots eux-mêmes qu’ils requièrent d’éviter deux écueils symétriques, aussi faux l’un que l’autre : 1) en voir partout ; 2) n’en voir nulle part ».
Si l’on ne peut nier qu’il existe bien quelques hurluberlus sur la toile, qui voient des complots partout (je les qualifierais plus volontiers de paranoïaques que de complotistes), la grande majorité des personnes appelées complotistes dans le documentaires de Mme Fourest se posent simplement des questions légitimes face à des zones d’ombre de l’histoire officielle.
En réalité, le terme de complotiste a surtout été employé depuis le 11 septembre 2001 par des journalistes idéologiquement proches des cercles de pouvoir, afin de discréditer ceux qui remettaient en cause la version officielle sur ces attentats. Un complotiste désigne un paranoïaque, un affabulateur, dont les dires (quels qu’ils soient) ne sont même plus à évaluer, car le complotiste n’est plus crédible. Cela fait partie de ces insultes qui provoquent chez certains téléspectateurs un réflexe presque pavlovien de méfiance extrême vis-à-vis de la personne insultée ; voici les autres insultes qui vise à excommunier quelqu’un du champs médiatique des gens « respectables » : antisémite, négationniste, révisionniste, fasciste. Que la personne le soit réellement importe peu. Le simple fait qu’elle soit attaquée par ce biais suffit à jeter sur sa réputation un voile effrayant de suspicion.
Étudions un cas récent : Natacha Polony se fait insulter par Christine Ockrent sur le plateau de l’émission « On n’est pas Couché » diffusée sur France 2. Pour avoir simplement demandé à Mme Ockrent la compatibilité entre sa déontologie journaliste et sa participation à des réunions privées de détenteurs de pouvoir comme le groupe Bilderberg, Natacha Polony se voit qualifiée de conspirationniste :
On peut remarquer que, si Natacha Polony ne se laisse pas démonter par ce faux argument, elle a tout de même halluciné de constater une telle malhonnêteté de la part de sa consœur : Mme Polony clignera 115 fois des yeux…
Dans un débat, ce type d’argument est appelé une attaque « ad hominem », c’est-à-dire une attaque à la personne. C’est un procédé inique. L’anathème de complotiste est puissant et discrédite automatiquement la personne visée. Vous remarquerez que le documentaire de Caroline Fourest attaque méthodiquement les personnes complotistes, mais n’évalue quasiment jamais leurs théories du complot. Elle lorsqu’elle les évalue pour les discréditer, Mme Fourest se prend les pieds dans le plat, et commet des erreurs de débutante en journalisme…
Premier exemple : à la 7ème minute, Caroline tente de démonter la thèse de Thierry Meyssan selon laquelle l’attentat contre le Pentagone ne serait pas le résultat d’un crash de Boeing. Cette théorie repose notamment sur la taille du trou laissé par l’aéronef dans le mur du Pentagone. Sur une photo, on peut facilement évaluer son diamètre, qui est de 6 mètres environ. D’après M. Meyssan, cela ne peut pas être provoqué par l’impact d’un avion comme le Boeing officiellement écrasé, dont l’envergure est de 47 mètres. Pour contre-dire cette théorie, Mme Fourest nous montre une photo du bâtiment effondré sur des dizaines de mètre. D’après la journaliste, cela démontrerait que l’impact pourrait bien avoir été causé par un avion aussi gros qu’un Boeing. Problème : cette autre photo a été prise non pas juste après l’impact, mais plusieurs dizaines de minutes après l’impact et l’incendie, et surtout après l’effondrement partiel du bâtiment. Sur les faits, Mme Fourest s’est donc tout à fait fourvoyée. Quant aux débris censés attester de la présence réelle d’un Boeing, une simple recherche de photos de crashs aériens sur Internet permet aisément de douter de la suffisance des clichés montrés par Caroline Fourest : la quantité de débris est anormalement faible…
Deuxième exemple, parfaitement relevé par Hicham Hamza sur le site Ouma.com : à la 19ème minute, le reportage de Caroline Fourest déforme les propos d’un interlocuteur flouté qui semble dire (d’après les sous-titres) « Ce qui est intéressant avec le Mossad, c’est qu’il y a des agents qui se sont fait passer… ». Or, si l’on écoute attentivement son intervention, on peut étendre en réalité non pas « passer » mais « pincer », ce qui n’a plus du tout ni la même signification ni la même importance ! D’ailleurs, la personne floutée, c’est moi, et je peux vous affirmer que mes propos ont été intentionnellement coupés.
Que le doute soit permis, au pays de Descartes. Après le Cogito Ergo Sum, nous en sommes réduits aujourd’hui au « je crois en la V.O., donc j’existe médiatiquement ». Triste régression… A la télévision, Caroline, quand les sages partent, seuls les fous restent 😉
Un dernier taquet, pour la route ? Dans l’interview de Caroline Fourest, diffusée juste après le documentaire, on l’entend elle aussi se plaindre, dans son combat contre le flot de propagande complotiste, d’être seule, et d’avoir parfois l’impression de lutter avec « sa toute petite épée, face à des sabres qui sortent de partout ». Je ne lui ferai pas l’affront de lui présenter mon analyse freudienne de ses propos…
Non, mon dernier taquet concernera sa complainte vis-à-vis de ces méchants complotistes, qui ne se laisseraient pas approcher facilement par les journalistes, ce qui l’aurait soit-disant obligée à tourner en caméra cachée. Non Caroline, les complotistes ne se méfient pas des journalistes, ils se méfient uniquement des journalistes partiaux, qui ne laissent la parole aux complotistes que pour mieux manipuler leurs propos par des montages vidéos fallacieux. J’en veux pour preuve : Geoffrey Le Guilcher a pu, lui, sans subterfuge, sans tromperie, et sans cacher l’objectif de son article, rencontrer directement et longuement de nombreuses personnes que vous qualifiez de complotistes, dont l’auteur de ces lignes. A contrario, Caroline et sa boîte de production ont menti à l’association ReOpen911 pour les approcher, prétextant travailler sur les « mystères de l’histoire »… Pathétique !
Bref, la journaliste mérite bel et bien le chapitre qui lui est consacré dans l’excellent livre de Pascal Boniface, Les Intellectuels Faussaires.
Raphaël Berland
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