Le député européen Jean-Luc Mélenchon (Parti de Gauche) sort ce lundi un nouveau livre intitulé « L’Ère du peuple » (Fayard). Dans ce livre, il appelle notamment à la convocation d’une assemblée constituante pour fonder une VIe République et « réorganiser notre démocratie ». Dans une interview accordée au JDD [1], il explique :
« le peuple doit être le maître dans son pays. Il doit arracher le pouvoir que l’oligarchie financière, la Commission européenne et le monarque présidentiel ont progressivement confisqué. Il y a urgence car ce système nous conduit à une catastrophe écologique et sociale et à la guerre généralisée sans que les citoyens ne puissent jamais dire leur mot. Convoquer une Assemblée constituante pour fonder une VIe République [2], c’est le moyen de réorganiser pacifiquement notre démocratie. C’est le moment de fixer les droits écologiques, sociaux et démocratiques dont nous avons besoin à notre époque. »
Un appel que les militants du Parti de Gauche ont entendu mais qui dépasse, largement semble-t-il, la seule base militante du PG. Une pétition visant à rassembler 100.000 signatures pour asseoir la crédibilité de l’initiative dépasse déjà, au moment d’écrire ces lignes, les 45.000 signatures. Une cinquantaine de personnalités ont également signé pour une VIe République [3], comme l’humoriste Christophe Alévêque, l’historienne Florence Gauthier, le comédien Yvan Le Bolloch, le célèbre Daniel Mermet de la défunte émission radio Là-bas si j’y suis, le chroniqueur Didier Porte ou encore la comédienne, metteur en scène et journaliste Judith Bernard, que le grand public connaît pour ses chroniques au côté de Daniel Schneidermann dans Arrêt sur images.
Cette dernière a d’ailleurs recueilli, suite à son appel [4], un écho assez retentissant auprès d’une frange importante des signataires non affiliés à un parti politique et même assez méfiants à leur égard : les « Gentils Virus (démocratiques) », mouvement informel sans autre objet qu’initier une vraie démocratie en France et dans d’autres pays Européens et organiser, pour ce faire, des « ateliers constituants » destinés à nous former nous-mêmes, entre simples citoyens, à rédiger un texte constitutionnel – une façon de faire de l’éducation populaire originale et innovante imaginée par le blogueur Étienne Chouard.
Remarqué, cet appel de Judith Bernard ralliant les thèses de Étienne Chouard et appelant non pas à élire mais à tirer au sort les constituants, a été salué et reconnu par Jean-Luc Mélenchon sur sa page Facebook, où il écrit :
« Tant que l’objectif des cent mille signatures n’est pas atteint, on voit mal comment aller plus loin sur le plan de l’organisation que de chercher à développer le nombre des signatures. Mais il était utile de se donner des principes pour commencer. Ainsi a-t-il été rappelé que nous n’aurions pas pour objectif de réduire ou d’uniformiser la diversité des points de vue et des propositions entre nous. Un thème ainsi a été évoqué, celui du tirage au sort dans les processus démocratiques. Les avis sont clairement partagés. Pour autant une chose est sûre : rien n’est possible dans le cadre actuel des institutions. C’est pourquoi la contribution de Judith Bernard sur la page internet à propos du tirage au sort a connu un vif succès et motivé de nombreuses signatures nouvelles. »
Et en effet, comme le disent Jean-Luc Mélenchon et Judith Bernard, les avis sont clairement partagés et le débat entre partisans du tirage au sort et défenseurs de l’élection fait rage sur le net et à travers les médias alternatifs. Judith Bernard écrit à ce propos « on retrouve un débat à haute teneur politique, animant les fils de discussion des blogs ou de Facebook, d’une spectaculaire intensité… Comme en 2005. Année décisive, où la société s’était emparée du débat sur le Traité Constitutionnel Européen, où de « simples citoyens » s’étaient procuré le texte du projet de TCE, l’avaient lu et étudié, avaient consulté les juristes, les économistes et qui bon leur semblait, là où on pouvait les interpeller – sur la Toile – et en avaient conclu qu’il fallait refuser le TCE. » [5] dans un billet rédigé en réponse à celui de Clément Sénéchal, militant du PG fustigeant, comble de l’inversion partisane, « l’arbitraire du tirage au sort » [6] (sic). Les arguments avancés par l’ambitieux Clément Sénéchal dans sa diatribe ont par ailleurs été littéralement disséqués et passés au crible de la critique par un grand nombre de Gentils Virus ou de défenseurs de l’élection, en ce compris Étienne Chouard sur son blog [7].

Une fronde que Clément Sénéchal semble d’ailleurs avoir quelques difficultés à supporter émotionnellement et qui le conduit à déployer des manœuvres d’influence pour le moins douteuses pour nuire à ses critiques, en prenant pour cible l’article de Judith Bernard. Ainsi a-t-il été demandé à Judith Bernard de retirer la photo illustrant le billet de la journaliste sur le site lesinenarrables.net sous prétexte que son auteur conteste aux Inénarrables le droit de l’utiliser, le photographe ayant pris le cliché parlant de porter plainte. Comme le dit un internaute « Mais est-ce que l’auteur a payé des droits à ceux qui ont dessiné la banderole sur sa photo ? » … On peut comprendre son énervement dès lors que son mentor, Jean-Luc Mélenchon, semble lui-même abonder en ce sens, puisqu’il explique dans les colonnes du JDD :
« Ce n’est pas à un comité d’experts mais au peuple lui-même de rédiger cette nouvelle Constitution. Je recommande donc de convoquer une Assemblée constituante dont les députés seraient élus ou tirés au sort. Je propose que les constituants ne soient pas issus d’une Assemblée actuelle et qu’après avoir écrit la Constitution, ils ne soient pas éligibles ensuite comme députés. »
Jean-Luc Mélenchon considère par ailleurs que la gauche n’existe plus : « L’UMP et le PS sont convertis au libéralisme pur jus. Ils font la même politique. Mais le pays la rejette profondément. Il élimine donc à chaque élection ceux qui font cette politique parce qu’elle aggrave sans cesse les problèmes concrets de la vie des gens. Dès lors, tout le champ politique traditionnel vole en éclats. » Ne resteraient donc en lice, selon lui, que le FN et le PG et « Entre les deux, seulement des politiciens soumis au modèle Merkel qui aimeraient que tout s’arrange tout seul. »
Reste un biais considérable à cette initiative : le fait même que celle-ci, bien que non directement pilotée par le PG, soit une initiative lancée par Jean-Luc Mélenchon lui-même. Comment dès lors faire véritablement société considérant qu’il y a fort à parier que des électeurs traditionnellement étiquetés « de droite » (même si nous considérons comme Jean-Luc Mélenchon que ces étiquettes n’ont plus aucun sens) éprouvent des réticences sérieuses à rejoindre un mouvement initié par un tribun politique étiqueté depuis toujours « à gauche » ? La crainte d’une instrumentalisation politique est évidemment grande et suscite de nombreuses interrogations et réactions de méfiance, que par ailleurs Jean-Luc Mélenchon n’ignore pas. « C’est toute ma difficulté », dit-il. « Il faut bien que quelqu’un avec une notoriété suffisante lance ce mouvement. Je fais la locomotive avec 50 personnalités. J’aspire à ce que nous atteignons les 100.000 signatures. Après quoi ce mouvement s’auto-organisera. »
Voilà bien le plus gros handicap et le plus grand défaut de cette initiative : le fait qu’elle émane d’un cacique des partis politiques, étiqueté aujourd’hui à « l’extrême gauche ». C’est toute l’ironie de la chose : l’initiative en elle-même est méritoire et salutaire, elle porte en elle de grands espoirs, mais elle porte aussi en elle – surtout dans la possibilité d’adopter le tirage au sort des constituants plutôt que l’élection – le rejet ou du moins la mise à l’écart des factions politiques… tout en étant lancée par le cadre supérieur d’une de ces factions ! Pour ceux et celles qui veulent le pouvoir et sont habitués (voir formés) à tracer leur voie dans les méandres des luttes de pouvoir que sont les partis politiques, c’est en effet, comme le dit lui-même Clément Sénéchal « se tirer une balle dans le pied ». Il reste à espérer que nombreux seront ceux – y compris parmi les militants des partis – qui découvrent ou se souviennent ce qu’avait très justement écrit le philosophe Alain :
« Le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres, et de se gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront. »
Morpheus
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